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Kaoutar Harchi portrait Renaud Monfourny

Rencontre avec Kaoutar Harchi 01/10/2014

Rencontre avec la jeune romancière Kaoutar Harchi qui vient de publier son troisième roman aux éditions Actes Sud, À l’origine notre père obscur.

À l’origine notre père obscur est le troisième roman de Kaoutar Harchi. Un roman étouffant, oppressant mais empli de poésie où les femmes, jugées coupables de manquement à leur devoir de femme, sont enfermées par les hommes dans une maison isolée. La narratrice est la fille d’une d’entre elle et pensionnaire également de ce lieu triste, hanté par ces femmes abandonnées qui ne vivent que dans l’espoir qu’un jour, elles seront pardonnées et réacceptées auprès de l’homme.

À l’occasion de la sortie de ce troisième roman, zoom sur cette jeune auteure en pleine ascension.

 

Kaoutar Harchi possède une double formation littéraire et sociologique, acquise à l’ancienne Université Marc Bloch à Strasbourg. Elle quitte la capitale alsacienne pour poursuivre ses études à Paris et « pour mettre en œuvre des projets d’écriture. » Elle s’inscrit alors en deuxième année de master à l’Université Sorbonne Nouvelle puis en doctorat. Elle a soutenu sa thèse de sociologie récemment.

Elle publie son premier roman Zone Cinglée, en 2009, aux éditions Sarbacane. Une première expérience qu’elle juge « violente » par l’attente qu’elle avait placée dans cette publication : « Mon premier roman, Zone Cinglée, a été publié dans le fulgurance des premiers actes d’écriture et dans l’ignorance aussi de la structuration du secteur éditorial. Zone Cinglée était un cri lancé et destiné à qui l’entendrait. »

Son deuxième roman, L’Ampleur du saccage, a été publié en 2011 aux éditions Actes Sud. L’Ampleur du saccage suit Azerki, à la recherche de ses origines, « la quête d’un môme sans passé. Je n’appartiens à aucune terre, je ne descends d’aucune lignée, je suis là, simplement. Cause abandonnée au bon vouloir des mystères mutiques, je dérive le long des impostures, épuisé, car tous les ports d’accueil ont disparu : j’ignore d’où je viens. » Azerki ignore tout de ses origines et va chercher à reconstituer le puzzle de sa vie, accompagnés de trois autres hommes, tous aussi paumés que lui et tous autant en quête de réponses. On découvre petit à petit la trame de sa vie, on le suit recoller les morceaux de cette existence ignorée, sa vie aux allures de tragédie antique.

Kaoutar Harchi couverture L Ampleur du Saccage


« L’écriture permet de se forger un miroir, de reprendre les choses en main. »

 

Kaoutar Harchi a très tôt ressenti une envie et un besoin d’écrire : « L’envie d’écrire m’est venue le jour où j’ai commencé à ressentir une certaine difficulté à vivre la vie comme elle se présentait à moi. J’avais quatorze, quinze ans. Beaucoup de choses étaient compliquées autour de moi et j’en souffrais sans savoir que faire de toute cette souffrance. » L’écriture, en tant qu’art, va lui permettre de se construire. À travers la lecture d’œuvres comme Nedjma de Kateb Yacine ou Répudiation de Rachid Boudjedra, Kaoutar Harchi va découvrir une forme d’évasion et de reconstruction essentielles et nécessaires à son bien-être. « Je me suis rendue compte que ces hommes-là, en faisant le choix d’écrire ou du moins de créer, avaient rompu. Ils s’étaient séparés de choses qui leur devenaient insupportables. C’était comme reprendre sa vie en main. Et j’ai voulu faire la même chose. Je crois qu’avec le temps, je mesure peu à peu combien j’ai eu raison, non pas d’écrire car ç’aurait pu être une autre forme de pratique artistique, mais de reprendre les choses en main. » Kaoutar Harchi, par l’écriture, va tenter de prendre le contrôle de sa vie.

Ce rapport à l’écriture, Kaoutar Harchi le prête également à ses personnages. Dans ses romans L’Ampleur du saccage et À l’origine notre père osbcur, l’écriture apparaît comme un exutoire, une échappatoire. Azerki dans L’Ampleur du saccage voit l’écriture comme un moyen d’immortaliser ses origines pour ne plus jamais les perdre, ne plus jamais oublier ce qu’il a eu tant de peine à découvrir : « Sur des murs, des cartons, des bouts de papier, j’immortalise tout ce que j’ai vécu pour me protéger du mensonge. De la trahison de l’oralité. (…) J’écris, je passe d’un silence à l’autre, bâtis ma propre légende sur l’autel de mes origines emmêlées. » Dans À l’origine notre père obscur, l’écriture se greffe à la narration. L’écriture, à travers la découverte au fil du roman d’extraits de journaux intimes de personnages, va permettre la connaissance, va apporter, petit à petit, les réponses aux questions des origines de la narratrice. « Je prête à mes personnages un rapport à l’écriture qui relève parfois du salut. Écrire est pour eux salutaire au sens où l’écriture est l’instrument par lequel ils ont pu se réapproprier leur histoire, leur corps. L’écriture leur permet donc de se forger un miroir. L’écriture leur permet de reprendre les choses en main et de dégager un sens après toutes ces choses qui leur sont arrivées. C’est mon rapport à l’écriture : elle est ce qui nous sauve des autres, de nous-mêmes. Elle nous force à nous regarder et à dire qui nous sommes. »

Il est à noter que À l’origine notre père obscur est construit autour de citations de passages bibliques, ce qui confère une double tonalité et une profondeur d’interprétation à l’œuvre, qui oscille entre passé et présent, entre tradition et modernité.

Kaoutar Harchi A l Origine notre pere obscur


« Nous étions, l’une pour l’autre, ce centre de gravité. Partout autour, le néant. »

 

L’œuvre de Kaoutar Harchi est d’une grande richesse tant par la poésie et la beauté de sa plume que par la profondeur des différents thèmes abordés.

Ses romans sont hantés par la figure de la mère. Cette figure récurrente vient alimenter la thématique des origines, également importante dans les livres de Kaoutar Harchi. Dans L’Ampleur du saccage, Azerki ignore qui est sa mère et cherche désespérément à la retrouver : « Je pense peu à mon géniteur, seule ma génitrice m’obsède. Je suis en quête perpétuelle du ventre qui m’a porté et nourri, d’où j’ai froidement été expulsé. »

Dans À l’origine notre père obscur, la narratrice vit avec sa mère dans cette maison de femmes. Mais elle entretient une relation particulière avec sa mère qui, bien que présente physiquement, se plonge dans une absence et dans un silence totale. La narratrice n’a aucun lien de possession avec sa mère qu’elle nomme « la Mère » et rarement « ma Mère ». La relation qu’elle entretient avec la mère est forte, parfois ambiguë dans la confusion des rôles. Mais la mère est intrinsèquement placée au centre de tout, essentielle à la vie, malgré le silence dans lequel elle peut se terrer.

La mère est une figure forte dans l’œuvre de Kaoutar Harchi, bien que violentée, humiliée, esseulée, elle en ressort toujours plus grande, plus forte et plus belle que l’homme. « La figure de la mère m’intéresse mais c’est toujours au prisme de sa relation avec sa fille ou avec son fils. » Cette relation à la mère s’accompagne d’un questionnement important, nécessaire sur les origines : « La figure maternelle fait référence aussi souvent au thème des origines, notamment dans L’Ampleur du saccage. Arezki n’a de cesse de vouloir savoir qui est sa mère afin de comprendre qui il est, d’où il vient, quelle est son histoire. Or, à la fin du récit, Arezki affirme : “ Les origines n’ont rien de bon “. C’est un positionnement fort qu’il m’importait de développer pour mettre fin à ces discours, avec lesquels nous avons tous grandi, sur le thème de la fidélité, du souvenir, de la mémoire. Oui, dans un certain cas nous pouvons être dans ce type de schéma particulièrement respectueux du passé, des ancêtres, mais je crois aussi que ce discours porte une dimension culpabilisatrice particulièrement forte. En effet, nous ne sommes pas réductibles à l’endroit, au pays, à la religion d’où nous venons. Mes personnages sont toujours plus grands que leurs origines. Les réduire à cela est ignoble. Vouloir nous réduire à cela ne l’est que plus. Cela explique que mes personnages sont toujours dans une quête d’eux-mêmes, mais pas en tant qu’héritiers. En tant qu’entrepreneur de leur propre existence. »

 

« Nous ne sommes pas réductibles à l’endroit, au pays, à la religion d’où nous venons »

 

Le thème de la mère rejoint donc un autre thème essentiel dans l’œuvre de Kaoutar Harchi : celui des origines. Dans ses romans, l’origine des personnages est un mystère, une quête perpétuelle, et sa connaissance une nécessité. Découvrir ses origines signifierait accéder à une forme de liberté, se détacher du poids de l’ignorance et d’une quête désespérée. Kaoutar Harchi lie cette question des origines à une problématique de la tradition : « Il existe des pouvoirs traditionnels – la religion, typiquement – qui nous contraignent et qui tirent leur pouvoir du fait qu’il en a toujours été ainsi. Mes personnages, dans leur quête de liberté, se trouvent toujours contraints de composer avec une tradition qui les dépasse, les limite et voudrait les définir. D’un point de vue romanesque, la mise en scène du pouvoir traditionnel, de la force avec laquelle il pénètre notre esprit, et notre corps, en nous formant – donc en nous déformant – est ce qui me permet de déployer, par ailleurs un idéal de modernité et de liberté fondé cette fois-ci sur le libre-arbitre, la réappropriation du corps, la séparation de l’individu de son groupe d’origine et donc, la mise en œuvre d’un destin qui n’est pas subi mais qui est inventé, aussi difficile que cela puisse paraître. »

 

Cette récurrence de thèmes forts – nous n’en avons citer que quelques uns, l’œuvre de Kaoutar Harchi en met d’autres en scène, les rapports de force, voire bestiaux entre l’homme et la femme, l’importance du corps, etc. – apporte une profondeur à ses romans. Ces différents thèmes nous obligent à nous questionner, à réfléchir sur le rapport que nous entretenons avec eux.

 

Kaoutar Harchi signe une œuvre forte, captivante et riche, à l’atmosphère parfois oppressante, qui nous plonge dans de profondes réflexions. Sa plume est pleine de poésie, même pour décrire parfois la bestialité la plus infâme de l’homme. Kaoutar Harchi et ses tragédies des temps modernes.

 

 

Texte : Camille Grossiord