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Portrait de Gerard de Nerval par Felix Nadar

Ces amoureux de l'Alsace ? - Gérard de Nerval 09/08/2014

Zoom sur la venue du grand poète Gérard de Nerval sur les bords du Rhin. Mais fait-il réellement partie de ces amoureux de l’Alsace ? Un autre regard sur la capitale alsacienne...

Gérard de Nerval : un poète follement génial

 

Gérard de Nerval est sans nul doute un des plus grands poètes de la littérature française. Figure emblématique de la poésie romantique du XIXe siècle, poète maudit et génial, au talent immense mais à la folie dévorante, il a laissé au paysage littéraire français une œuvre d’une richesse sans équivoque.

Pour certains, cette folie grandissante, gangrénante fut la source même de son talent. Ne dit-on pas qu’une fine frontière sépare le génie de la folie ? Son ami Théophile Gaultier écrivit, à la mort du poète dans son article nécrologique : « L’envahissement progressif du rêve a rendu la vie de Gérard de Nerval peu à peu impossible dans le milieu où se meuvent les réalités. (…) Gérard ne domina plus son rêve ; mais des soins persistants dissipèrent le nuage qui avait obscurci un moment cette belle intelligence, du moins au point de vue prosaïque, car jamais elle ne lança de plus vifs éclairs et ne déploya de richesses plus inouïes. Pendant de longues heures nous avons écouté le poète transformé en voyant qui nous déroulait de merveilleuses apocalypses et décrivait, avec une éloquence qui ne se retrouvera plus, des visions supérieures en éclat aux magies orientales du haschich. »

La folie et le talent de Nerval auraient été indissociables. Cette folie a touché et alimenté un goût certain, puissant pour la littérature et pour l’écriture qu’il manifestera très tôt.

 

Un attrait certain pour la culture et la littérature germanique

 

Gérard de Nerval a toujours exprimé un attrait et une fascination pour l’Allemagne et sa littérature. Dès sa naissance, l’Allemagne a joué un rôle dans la vie de Gérard Labrunie – il ne signera « de Nerval » qu’à l’âge de 23 ans. Sa mère l’abandonne à une nourrice pour suivre son père, médecin dans l’armée du Rhin.

C’est au collège Charlemagne à Paris qu’il se lia d’amitié avec un certain Théophile Gautier et qu’il découvrit la littérature allemande.

Ce goût pour la littérature allemande l’amena très vite à traduire le Faust de Goethe, monument romantique outre-Rhin. Cette traduction du jeune Gérard connut un succès retentissant, lui permettant de côtoyer le tout-Paris et les grands noms du paysage littéraire de l’époque. Théophile Gautier écrira à ce sujet : « Lorsqu’à dix-huit ans il fit paraître de Faust une traduction devenue classique, le grand Wolfgang Goethe, qui trônait encore avec l’immobilité d’un dieu sur son olympe de Weimar, s’émut pourtant et daigna lui écrire de sa main de marbre cette phrase dont Gérard, si modeste, d’ailleurs, s’enorgueillissait de bon droit et qu’il gardait comme un titre de noblesse : “ Je ne me suis jamais si bien compris qu’en vous lisant. “ ».

Faust de Goethe, traduction de Gérard de Nerval

Fervent voyageur, c’est à des fins littéraires qu’il décida, en 1838, de partir pour l’Allemagne.

 

Gérard de Nerval mène l’enquête aux bords du Rhin

 

Gérard de Nerval décide de s’en rendre en Allemagne vers la fin de l’été 1838 afin de se renseigner au sujet d’un fait divers qui avait défrayé la chronique en Allemagne en 1819. Gérard de Nerval se rend en Allemagne dans le but d’écrire une pièce de théâtre, en collaboration avec Alexandre Dumas, s’inspirant de l’assassinat d’August von Kotzebue, poignardé par un étudiant allemand, Karl Ludwig Sand. Cette pièce s’intitulera Léo Burckart.

 

Un parisien à Strasbourg

 

Pour se rendre en Allemagne, Gérard de Nerval passe par Strasbourg. Il en profite pour se promener et découvrir la ville à laquelle il trouve des allures moyenâgeuses ou romaines. Dans le témoignage qu’il laisse de son passage dans la capitale alsacienne, Gérard de Nerval ne pèse pas ses mots pour exprimer sa déception face à Strasbourg. Il découvre une ville sale, triste, mal agencée, désuète et sans grand intérêt. On retrouve une trace de son impression face à Strasbourg dans une lettre qu’il a écrite à son ami Jules Janin.

Sa première étape du séjour fut de voir le Rhin : « Vous comprenez que la première idée du Parisien qui descend de voiture à Strasbourg est de demander à voir le Rhin ; il s’informe, il se hâte, il fredonne avec ardeur le refrain semi-germanique d’Alphonse Karr : “ Au Rhin ! au Rhin ! c’est là que sont nos vignes ! “ Mais bientôt il apprend avec stupeur que le Rhin est encore à une lieue de la ville. Quoi ! le Rhin ne baigne pas les murs de Strasbourg, le pied de sa vieille cathédrale ?... Hélas ! non. Le Rhin à Strasbourg et la mer à Bordeaux sont deux grandes erreurs du Parisien sédentaire. »

Contrairement à son ami Victor Hugo – qui lui avait offert son livre Le Rhin – Nerval reste peu impressionné, voire de marbre face à la cathédrale. Conscient de son aspect monumental – la cathédrale de Strasbourg fut pendant des siècles le plus haut édifice au monde –, il n’estime cependant pas nécessaire de s’attarder trop longuement sur le monument : « La seconde idée du Parisien, après avoir le  Rhin et foulé la terre allemande, se formule tout d’abord devant ses yeux quand il se retourne vers la France, car les rocs dentelés du clocher de Strasbourg, comme dit Victor Hugo, n’ont pas un instant quitté l’horizon. Seulement les jambes du voyageur frémissent quand il songe qu’il y a bien une lieue à faire en ligne horizontale, mais que du pied de l’église il aura presque une lieue encore en ligne perpendiculaire. A l’aspect d’un clocher pareil, on peut dire que Strasbourg est une ville plus haute que large ; en revanche, ce clocher est le seul qui s’élance de l’uniforme dentelure des toits ; nul autre édifice n’ose même monter plus haut que le premier étage de la cathédrale, dont le vaisseau, surmonté de son mât sublime, semble flotter paisiblement sur une mer peu agitée. (…) Je fais ici une tournée de flâneur et non des descriptions régulières. Pardonnez-moi de rendre compte de Strasbourg comme d’un vaudeville. Je n’ai ici nulle mission artistique ou littéraire, je n’inspecte pas les monuments, je n’étudie aucun système pénitentiaire, je ne me livre à aucune considération d’histoire ni de statistique, et je regrette seulement de n’être pas arrivé à Strasbourg dans la saison du jambon, de la sauercraüt et du foie gras. Je me refuse donc à toute description de la cathédrale : chacun en connaît les gravures, et quant à moi, jamais un monument dont j’ai vu la gravure ne me surprend à voir. »

Nerval use – et abuse ? – de la comparaison pour décrire Strasbourg, ce qui accentue la banalité de la ville à son égard. Il compare notamment la ville à Rome : « L’Ille, avec ses eaux vertes et calmes, embarrassées partout de ponte, de moulins, de charpentes soutenant des maisons qui surplombent, ressemble dans les beaux jours d’été, à cette partie du Tibre qui traverse les plus pauvres quartiers de Rome. »

Le Pont du Corbeau et la Grande Boucherie, Eugène Petitville, 1841

Seules les strasbourgeoises semblent trouver grâce aux yeux du poète – avec toujours des nuances, évidemment – et, notamment, par leur grâce et leur délicatesse : « Le type allemand se retrouve, sans être absolu pourtant, dans les traits gracieux des dames de la société : leur tournure n’a rien de provincial, et elles se mettent fort bien. (…) C’est dans les brasseries, le dimanche, qu’il faut observer la partie la plus grouillante de la population. Là, point de sergents de ville, point de gendarmes. Le cancan règne en maître au militaire et au civil ; les tourlourous s’y rendent fort agréables ; les canonniers sont d’une force supérieure, et les femmes en remontreraient aux Espagnoles et aux bayadères pour la grâce et la liberté des mouvements. »

 

La visite de Gérard de Nerval à Strasbourg ne semble pas lui avoir laissé un souvenir impérissable. Peut-être peut-on voir dans ce portrait au vitriol l’impatience du poète d’enfin découvrir ce pays qui le séduit tant, l’Allemagne, qui semble avoir Strasbourg comme antichambre : « N’imagine-t-on pas, quand on va passer la frontière d’un pays, qu’il va tout à coup éclater devant vous dans toute la splendeur de son sol, de ses arts et de son génie ?... Il n’en est pas ainsi, et chaque nation ne se découvre à l’étranger qu’avec lenteur et réserve, laissant tomber ses voiles un à un comme une pudique épouse. »

 

Texte : Camille Grossiord