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enfer

Un homme et des livres 10/02/2013

Petit retour sur l'un des graveurs les plus importants de la modernité.

Ce n'est pas anodin si dans la pièce du MAMCS consacrée au Christ quittant le prétoire, il y a une banquette. A chaque fois que l'on pénétre dans cette salle, nous restons bouche bée devant ce superbe tableau qui touche de par sa taille mais surtout de par sa beauté visuelle. Nous tombons assis, les bras pendus, silencieux devant les détails de cette œuvre, incapables d'autre chose que d'admiration.


barbe bleue

Illustration de Barbe bleue


Se faire un nom

Paul Gustave Louis Christophe Doré dit Gustave Doré est né à Strasbourg en 1832 rue de la Nuée-Bleue et mort en 1883 à Paris. Artiste étonnant de facilité, il couvre plusieurs domaines, qui sont le dessin, la peinture ou encore la sculpture et qui permettent à son inventivité géniale de se développer. Gustave Doré n'a pas étudié le dessin, il se fait connaître au collège en multipliant les caricatures et les dessins inspirés du monde qui l'entoure. Autodidacte et exubérant, son parcours fascine par l'esthétisme de son travail. Très vite remarqué, il est amené à travailler avec Charles Philipon à Paris dès 1847 où il illustre Les Travaux d'Hercule. En 1854, Joseph Bry publie une édition de Rabelais auquel Gustave Doré contribue. Son goût pour l'illustration d’œuvres littéraires naît avec ce premier succès qui lui permet la reconnaissance de son vivant et l'élargissement de sa célébrité à l'Europe. L’Angleterre en particulier est férue de ses peintures. Aussi, Londres lui consacre une galerie, la Dore Gallery à Londres en 1869.

cendrillon

illustration de Cendrillon


Peinture et illustrations

Au fin du temps, l'intérêt de Doré pour les œuvres littéraires va croissant. Ainsi, de 1861 à 1868, il illustre la Divine Comédie de Dante où la beauté touche à l'imaginaire. On retrouve le jeu du romantisme sur les contrastes entre le noir et le blanc et surtout la fantaisie de la Divine Comédie. Un peu plus tard, l'illustrateur réalise L'histoire de la Sainte Russie qui fait écho à la campagne de Crimée. Cette œuvre est érigée contre la Russie alors en guerre contre la France et l'Angleterre. Cet album a ceci de particulier qu'en plus d'être l'un des rares travaux de Gustave Doré à mettre en image le monde contemporain, il préfigure la BD en jouant sur le décalage entre le texte et l'illustration. Très vite, il développe sa peinture en créant de gigantesques tableaux aux sujets historiques, mythologiques ou encore religieux. Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l'Enfer est l'un de ses tableaux qui fascine encore aujourd'hui de par la précision des traits des protagonistes. L'Enigme ou le Christ quittant le prétoire ont eux aussi ce pouvoir d'évocation esthétique qui habite toutes les œuvres de Gustave Doré et dont l'intensité marque.

chaperon

Illustration du petit Chaperon rouge


Contraste et dialectique

Le noir et blanc domine les gravures et les dessins de l'artiste, comme si son style parfois épique, tragique ou comique devait se doter de détails retraçant un réalisme effrayant dans la froideur d'un monde dont la dialectique inquiétude/onirisme permet l'inclassable et le sublime. Cette importance du noir et blanc est lancée à la fois par le romantisme et par le fantastique qui bercent tous deux les gravures de Gustave Doré. Cependant, dans son œuvre la fantaisie et le rêve sont brisés par le réalisme inquiétant qui bouleverse notre rapport à la gravure traditionnelle et aux plus grands textes que Doré a illustré. Grand connaisseur des contes, il n'a de cesse d'illustrer Perrault en nichant au cœur de son œuvre des contes comme le petit Chaperon rouge, le Chat botté, le petit Poucet, Cendrillon ou Barbe bleue. Toutefois, on a tendance à oublier un peu trop souvent que cette dimension effrayante du conte est présente déjà chez Perrault ce qu'expliquera plus tard Bettelheim dans Pyschanalyse des contes de fées. Rappelons brièvement que selon Bettelheim, le conte a pour vocation de répondre aux angoisses des enfants en leur présentant les épreuves qu'il faut endurer pour accepter de grandir. Cette dimension angoissante apparaît très nettement chez Gustave Doré qui rend toute l'intensité dramatique des contes.

chat botté

Illustration du Chat Botté


Un art au service de la littérature

Si une partie importante de son travail consiste en l'illustration de contes, il n'en reste pas moins que la littérature dans son ensemble a fasciné Gustave Doré. Ainsi, si il acquiert une certaine notoriété avec Rabelais en 1853, ce sont les Contes drolatiques de Balzac en 1855 qui lient l'image et le texte à la perfection et le lancent véritablement sur le terrain de la littérature. De fait, Gustave Doré est ensuite attiré par des travaux ambitieux dont l'illustration de la Divine Comédie mais aussi celle de la Bible, deux monuments de la littérature où s’entremêlent le paganisme et la religion chrétienne pour l’œuvre de Dante, et le christianisme pour la Bible. Mais avant de recouvrir une dimension théologique, ces œuvres permettent à l'imaginaire de l'illustrateur de se développer librement. Aussi, le succès de telles entreprises ne fait que grandir. Néanmoins, son audace où la violence domine, déconcerte certains de ses contemporains. En effet, Gustave Doré s'éloigne d'une lecture impersonnelle du texte pour y apposer sa propre touche bercée par la présence de la technique du contraste. Parfois, cette technique sombre dans l'écueil de la trop forte densité ou alors du flou. Il apparaît donc que cette recherche d'une atmosphère a pu parfois se retourner contre lui.


Gustave Doré est donc pourvu d'une sensibilité esthétique forte, celle d'un artiste qui a compris et s'est approprié les plus grands écrits qu'il a mis en images. Le sens qu'il donne au texte et auquel il adjoint la dimension surréelle de son imagination lui ont permis de traverser les siècles. Surtout, il a toujours su choisir les plus grands chefs d’œuvre de la littérature à illustrer.  Du Roland Furieux aux Contes de Perrault en passant par le Don Quichotte à partir duquel il a recourt  à la mise en relief des effets lumineux, Gustave Doré n'a eu de cesse de fasciner et restera pour longtemps encore le plus grand graveur alsacien.

Le_Christ_quittant_le_prétoire

Le Christ quittant le prétoire

Propos : Mélissa Reymann