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claus

La pensée vive de Camille Claus 23/08/2013

Petit retour sur un peintre, écrivain et philosophe au service de la pensée artistique.


               portrait camille claus d'olivier roller


Camille Claus (1920-2005) est né à Strasbourg. Il fut l’un des artistes alsaciens majeur du 20ème siècle. Connu pour ses nombreuses peintures expressionnistes, abstraites et figuratives, il fut également un fin dessinateur, un doux poète et un chroniqueur à la plume authentique. Son œuvre a été fortement marquée par son expérience de la Seconde Guerre mondiale dans les camps de concentration, qui lui laissèrent à jamais une trace indélébile. La violence et le drame seront les thèmes de prédilection de son âme tourmentée.

Les chroniques de Camille

Un grand peintre certes, mais pas seulement. Camille Claus s’est fait reconnaître tardivement pour ses écrits, notamment la chronique (de la dernière page) qu’il écrivit dans la revue Elan, durant trente années, de 1962 à 1995.
Elan est la revue trimestrielle éditée par le FEC, le foyer de l’étudiant catholique à Strasbourg. Indépendante de tout groupe de presse, la revue traite de sujets économiques, sociaux, mais aussi culturels. Elle présente ainsi un résumé des différentes activités au sein du foyer. En plus d’être une revue destinée aux étudiants qui vivent au foyer, Elan aborde des thèmes qui se veulent plus sérieux, telles que la politique, la religion et les sciences. La revue a pour vocation première d’ouvrir les esprits à d’autres réalités, des problématiques nouvelles et des sujets variés. Qu’il s’agisse de professeurs renommés dans leur discipline, de personnalités locales ou d’étudiants, chacun a la possibilité d’y apporter sa contribution, son petit grain de sel pour écrire une revue qui leur ressemble, et qui nous rassemble.

A travers cette chronique, Camille Claus laissa une grande place à la pensée du quotidien. L’art, les questions sociales, une interrogation complexe sur la religion et sa symbolique, la foi, mais aussi sur l’identité alsacienne… Tels furent les grands thèmes abordés par le poète et écrivain.

La pensée de Camille

Artiste, alsacien et croyant engagé, il n’eut de cesse de vouloir partager ses rêveries, dessinées, écrites, souvent les deux à la fois, avec autrui, néophyte ou artiste de renommée.
Avec des mots simples, Camille Claus tentait toujours de faire passer de grands messages. Croyant profondément qu’ « une nouvelle éthique peut naître de la liberté créatrice », Camille se laissait aller à la divagation construite et argumentée à travers le chemin tortueux de la réalité. Son écriture ressemble à sa peinture. Il y exprime avec force sa foi, les pratiques spirituelles qui imprégnèrent son œuvre toute au long de sa vie et l’authenticité d’une parole qui se voulait aussi simple que claire.
Témoin de son temps, Camille Claus écrivait pour raconter la quiétude du quotidien, sa complexité aussi. En honnête homme, il partait d’une réalité quotidienne banale et s’en éloignait lentement, avec une indéniable force poétique et une analyse pertinente pour faire naître le dialogue.

Ne voyant pas le dessin comme un don, Camille Claus tenta à quelques reprises de donner des cours à ses lecteurs. Il enseignait à l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg et, usant de son savoir pédagogique, il écrivit « Comment dessiner un arbre » dans la revue Elan. Le tout dans l’art, pensait-il, était de prendre confiance en soi, de ne pas se refuser à soi-même.
En homme étonné, parfois indigné, il ne cessa de se questionner sur le rôle de l’art dans la vie, dans la spiritualité, dans l’existence même. Des textes tels que « Le laid existe-t-il ? » et « A quoi, à qui, l’art sert-il ? » illustrent toute la complexité du rapport que l’artiste entretient avec son don. Selon lui, « l’art est langage. » Sans l’autre, l’art ne peut donc exister. « L’autre lui est indispensable. » Camille Claus parlait-il de la reconnaissance d’autrui ? Ou un besoin vital, oppressant presque, de s’articuler par cette forme de langage, par l’art ? Flaubert décrivait son art d’écrire comme « Un désir cuisant de transformer par l’art tout ce qui est de moi, tout ce que j’ai senti. »
Il semblerait que Camille Claus en était proche dans sa manière de penser l’art : « L’art n’est ni plus ni moins que de dire bonjour, de crier, de protester ou d’aimer. »
En somme, une manière de vivre, de ressentir, qui façonnaient entièrement son existence et son rapport à celle-ci.
Et si l’art et la vie ne font qu’un, personne ne serait cependant en mesure de dicter un goût, d’imposer une culture uniforme : « L’art est là où je décide qu’il soit. » Telle était l’affirmation de Camille.
Toujours dans un souci d’approche de l’autre, de connivence et de confiance, Camille Claus avait à cœur de prendre ses lecteurs par la main et de les entraîner avec lui. Dans la beauté de la nature, des paysages, de l’architecture urbaine aussi, ces bâtisses qui nous entourent sans plus nous épater parce que nous les avons trop vues, ces bruits que nous ne distinguons plus parce que nous les avons trop entendus… Tous ces mystères de la vie simple, Camille Claus proposait de s’en émerveiller.


Les rêveries de Camille

L’art fut la préoccupation dominante de la vie de Camille. Etonné de ses propres succès, il suivait pourtant avec assiduité les débats artistiques de son temps, sans délaisser sa propre idée de la création. Et malgré la complexité de son temps, il souhaitait rendre limpide la compréhension de l’art. Voilà pourquoi ses tableaux et ses écrits n’eurent jamais le goût pédant des formes modernes très en vogue du 20ème siècle. A l’opposé des manières de son temps, il avait voulu intégrer les méthodes modernes et complexes dans des formes et des sujets que chacun pourrait comprendre.
Dans chacune des œuvres publiées de Camille, les mots sont accompagnés d’une série de dessins. Ou serait-ce l’inverse ? Impossible de dire ce qui vient en premier dans l’œuvre de l’artiste. Mais si l’art est une affinité personnelle et une rêverie introspective, Camille ne semblait pas devoir séparer sa réflexion sur l’art, sur la peinture spécifiquement, de l’écriture. Un art doit-il en servir un autre ? Ou est-il présent pour compléter l’autre ? L’écriture, chez Camille Claus, n’a néanmoins pas une valeur purement explicative de sa peinture, elle est plus. Sa plume a modulé comme à l’infini sa pensée au fil de ses rêveries, de ses impressions vives, de ses méditations vivantes et chez l’artiste, le quotidien transcende le réel dans la beauté des mots (re)trouvés.

Ecrivain et philosophe, Camille s’est intéressé à tous les genres littéraires mais n’a cessé de les transgresser et de les détourner pour écrire sa propre vérité, authentique, délicate et poétique. Aussi, son besoin fondamental de mise en forme, d’ordre et de clarté, lui a permis d’écrire régulièrement des recensions et des critiques littéraires dans les DNA.

 

Tout n’est qu’humilité, douceur et sincérité dans l’œuvre de Camille Claus. Un grand homme. Un artiste.


                            Camille Claus la vie est un songe


Les chroniques présentes dans l’ouvrage Une pensée vive, trente ans de chroniques dans la revue Elan, sont une invitation au voyage, dans le temps de la vie de Camille et dans la nôtre.
Ses pensées sont d’une actualité foudroyante et la simplicité du ton n’enlève rien à la profondeur de sa réflexion.

Retrouver les chroniques : « Légendes alsaciennes », « Pourquoi est-on Alsacien ? » « L’Alsacien, cet inconnu », « Le sentimentalisme alsacien » entre autres écrits, d’une vivacité chatoyante.

Extraits de la préface à « Elsassich Reda », le 3 avril 1978, intitulée « On ne naît pas Alsacien, on le devient » :

« […]

On ne naît pas Alsacien.

On le devient.

Il fut sans doute un temps où la question ne se posait pas. Une odeur, une voix, une saveur familière, les mots instruits de bouche à oreille, la scène où se déploie le ballet des peines et des plaisirs, où s’immobilise le dernier geste, unité de lieu et d’action, cela formait un tout cohérent, logique, immuable…

Aujourd’hui, les liens se relâchent, se rompent, se renouent différemment, se compliquent, s’effilochent, se diluent. Le pays natal n’est plus, naturellement, celui où l’on vit.

Combien d’étrangers habitent, oeuvrent et meurent en Alsace ? Combien d’Alsaciens sont ailleurs ? Combien sont ici sans y être ? L’endroit qui a retenu leur première trace, là où ils travaillent, consomment et dorment, n’est qu’un environnement. S’attache-t-on intimement à un décor ?

Il m’a fallu presqu’une vie pour reconnaître que j’étais Alsacien.

[…]

On m’enseigna une langue que personne (sauf les acteurs) n’avait jamais parlée, celle des Corneille et des Racine. J’appris par cœur – non par le cœur- le nom des grands hommes (pas celui des petits, des esclaves ni des travailleurs) et l’histoire de tous les pays… sauf du mien.

Je deviens le produit d’une culture artificielle consommée dans les boîtes de conserve des bibliothèques et des musées. Mon langage, inspiré par la fiction littéraire et artistique décrivait l’imaginaire, la nostalgique vision de quelque paradis perdu ou les fantasmes de l’inconscient. Il ne communiquait pas avec l’homme de la rue. Peut-être avec personne ?

Le livre et l’œuvre d’art vous isolent de l’expérience, vous figent.

Avais-je passé à côté de ma vie ?

Restait l’accent.

[…]

Puis j’ai rencontré des poètes. De bien curieux personnages ! Certains alignaient des séries de mots et de phrases. Que voulaient-ils dire ? Ceux que je comprenais écrivaient leur façon d’être en témoignant des hommes et des femmes, des couleurs et de la lumière d’un paysage, d’une fleur à préserver, d’une eau à sauver, d’un air à conserver, d’un être à respecter.

Ecrivaient-ils savamment ou maladroitement ? Quelle importance ! Ils avaient quelque chose à dire, de toute urgence et de capital. Quelque chose qui dépassait leurs problèmes personnels et qui me concernait parce que se rapportant à mon existence, éclairant et donnent un sens à la vie.

Les voici réunis dans ce petit livre, ces poètes d’aujourd’hui qui incarnent notre accent et rendent sensible ce qui est vital pour l’Alsace et pour ceux, d’où qu’ils viennent, qui l’aiment.

Leur chant s’étrangle parfois en un cri, leur mélodie devient une plainte. Mais prêtez-leur l’oreille, ils disent pourquoi

On ne naît pas Alsacien

On le devient. »

Camille Claus.

A lire : Une pensée vive, trente ans de chroniques dans la revue Elan, d’Elan, bf éditions.


Rédaction: Camille Feireisen

Crédits photo: Olivier Roller