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Gérard Pfister : la montagne du savoir 11/01/2013

Financier, auteur et éditeur, Gérard Pfister porte de multiples casquettes et résume simplement sa vie comme celle de quelqu'un qui saisit les opportunités qui s'offrent à lui.

Nous avons affaire à un homme jouant le jeu du hasard significatif du cours de la vie. Pas de projets particuliers donc, si ce n'est aller là où son intérêt le porte. Ah si, il y en a un. Continuer à faire vivre les prestigieuses éditions Arfuyen qu'il a fondé il y a déjà plus de 30 ans.


Le plus alsacien des parisiens.


Gérard Pfister a vu le jour à Paris mais sa famille vient d'Alsace, elle y est ancrée depuis des siècles. Pour preuve, son arrière grand-père était bottier dans la Grand'Rue de Colmar, et plus précisément dans la maison mitoyenne du Koifhus où plusieurs générations de Pfister ont vécu auparavant. Mais ensuite, l'Histoire rompit avec cette stabilité. En effet, peu avant la naissance de l'éditeur, vint le temps de la déchirure. C'est ainsi que lorsque la Seconde Guerre Mondiale fait sentir son imminence, le père de Gérard Pfister quitte l'Alsace pour la capitale où nait le petit Gérard le 7 avril 1951.

Aussi, dès son plus jeune âge Gérard Pfister découvre l'exil, poids maudit qu'il reçoit en héritage. Pourtant, on prend grand soin de lui rappeler qu'il est alsacien, région à laquelle la famille reste profondément liée. Cet exil est celui d'un endroit qui ne peut être situé géographiquement, il est celui de sa vie, imbriqué entre deux blocs de caractère : celui du Rhin et celui de la Loire. Si Paris demeure son lieu de naissance et de vie, l'Alsace reste sa région identitaire. Un de ses regrets ? Ne pas parler le dialecte alsacien, cette parole perdue pour lui dès l'origine ne cesse de hanter l'écriture du poète.


Retour sur un parcours atypique.


D'abord étudiant dans la prestigieuse école de Sciences Po Paris, il devient ensuite assistant parlementaire. Trois ans plus tard, il délaisse la grande politique car il a encore tant de choses à voir pour devenir lobbyiste à Bruxelles. En 1975, il soutien sa thèse sur Pierre de Massot, poète dadaiste. La même année, une petite revue qui deviendra ensuite une maison d'éditions voit le jour : la revue Arfuyen, à laquelle collaborent ceux qui sont en passe de devenir les plus grands auteurs de notre temps. En 1985, Gérard Pfister décide de devenir banquier, de se poser quelque peu et de se marier. Il aura ensuite 3 enfants avec celle qui aujourd'hui encore est sa femme et qui l'accompagne avec le même engouement que le sien dans le projet d'Arfuyen. En effet, depuis leurs naissances, il ne quittera jamais les éditions Arfuyen dont il est le père. Gérard Pfister a accouché d'un enfant littéraire et culturel mais aussi et surtout, il s'est trouvé un refuge qui lui permet de s'émanciper de ce monde perpétuellement changeant.


La spiritualité comme recherche existentielle.


Catholique de foi, Gérard Pfister s'est toujours intéressé à la spiritualité, c'est-à-dire à une relation qui unirait l'être humain à une instance supérieure, puisée autant dans l'expérience personnelle que dans des ouvrages anciens. Cette spiritualité est conçue comme un moyen d'accéder à son moi le plus profond et le plus caché. La spiritualité est devenue une pierre angulaire des éditions Arfuyen dans la mesure où la plupart des auteurs sélectionnés sont ceux qui expriment une transcendance quelle qu'elle soit.

Ainsi, la maison d'édition s'intéresse à la littérature française teintée de mystique, celle qui a toujours existé mais qui est aujourd'hui en marge de la grande littérature, avec des auteurs tels que Pierre de Bérulle par exemple. Si notre auteur différencie en certains points l'expérience poétique de celle mystique, il les fait converger sur un même point d'une importance cruciale : aller au plus profond de soi, se découvrir et y trouver un Dieu jusqu'alors inconnu. Aussi, il s'est attaché à sortir de l'oubli des grands textes spirituels dont la dimension littéraire est indéniable.

 

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Relation à l'écriture.


L'écriture fait partie intégrante de la vie de l'éditeur. La poésie est pour lui un cheminement intérieur, une respiration. Un étonnement perpétuel. Pourtant, cette recherche mystique n'est pas à dissocier d'un besoin de garder les pieds sur terre. L'écrivain est celui qui affronte la vie réelle et non pas qui la fuit. Il faut se confronter au monde pour qu'une sincérité de l'écriture puisse émerger. L'écriture est nécessairement vivante, mouvante, elle libère les hommes des carcans et des habitudes de tous les jours dans lesquels nous sommes pris. L'écriture permet l'explosion des codes et notamment de ceux du langage car bien souvent la langue maternelle dans sa restriction apparaît comme une prison. Pour s'affranchir des clotures quotidiennes il faut avoir conscience de leur existence, ne pas refuser la vie telle qu'elle est.

Ainsi, l'écriture se nourrit d'une façon ou d'une autre de la réalité. Il existe donc les mêmes tensions dans la vie que dans l'écriture c'est pourquoi les éditions Arfuyen ne publient ni fictions ni critique littéraire. Ce que Gérard Pfister recherche est une authenticité profonde qui est plus présente dans des formes d'écriture tels que le fragment, la poésie, le poème en prose ou encore la lettre, toutes ces formes d'écriture étant bien souvent nourries par des expériences personnelles profondes. Le lien mystique entre l'écriture et son origine intime résulte d'un travail des mots sur l'être et l'écrit. Aussi, l'éditeur insiste sur l'idée qu'il faut garder sa sincérité, ne pas céder à "l'hygiénisme" du monde qui nous entoure et aller toujours vers la découverte de soi-même, d'où un lien profond à la spiritualité. La spiritualité s'apparente ainsi à une joie intérieure, une connaissance de soi pour aboutir à une maitrise certaine de l'écriture et surtout de sa propre humanité.


Présentation des Editions Arfuyen.


Gérard Pfister a toujours insisté sur une dimension affective dans son travail d'édition. De ses mots mêmes, il travaille avec des gens comme lui, intéressés par les problèmes de l'écriture, de la traduction et de l'édition. Ainsi, au départ, Arfuyen est une revue à laquelle ont collaboré les plus grands : Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy ou encore Herni Bosco et qui traite notamment du rapport lieu et création.Toutefois, la maison d'éditions est née d'un constat, le fait que la revue ne donnait pas assez la parole aux auteurs qui s'y exprimaient. Dès lors, Gérard Pfister et ses collaborateurs ont commencé à publier des tirés-à-part sur les auteurs de la revue littéraire. En 1981, ils lancent alors une nouvelle maquette : les Cahiers d'Arfuyen sont nés. A partir de cette époque, de nombreux volumes ont paru sur l'Alsace, l'Europe, le Proche et l'Extrême Orient mais ont aussi été consacrés à des textes mystiques par exemple. La plupart de ces volumes sont bilingues et il en paraît à peu près trois par an. La volonté est donc de s'ouvrir au grand public mais aussi à un public étranger qui dépasserait le cadre de l'Alsace ou de la France.


Naissance des Éditions Arfuyen.


Elles sont fondées par Gérard Pfister en 1975, qui les dirige toujours avec son épouse Anne. D'emblée, il reçoit le soutien et la participation de Philippe Delarbre, Alain Gouvret, Marie-Hélène et William English. Pour la petite histoire, le nom des éditions est tiré d'une maison que Gérard Pfister s'est offerte sur la montagne éponyme, en face du mont Ventoux, maison où est née le projet Arfuyen. Cette maison est celle où il retrouvait ses amis, encore étudiants et discutaient de littérature. Désormais, la maison d'édition est nichée sur une autre montagne dans les Hautes Vosges alsaciennes, près du Lac Noir à Orbey. 

Revenons deux minutes sur le contexte culturel de l'époque de la création d'Arfuyen. En 1975, la littérature engagée puis formaliste a le vent en poupe. L'arrivée du structuralisme avait alors modifié le paysage culturel en profondeur. Aujourd'hui, la dimension spiritualiste reprend ses droits, elle qui a tant été délaissée après la Grande Guerre alors qu'auparavant des auteurs comme Mauriac ou Bernanos connaissaient un succès considérable auprès du plus grand nombre.

A l'heure actuelle, la maison d'édition se situe dans une indépendance radicale par rapport aux modes. Le bénévolat permet une grande liberté dans les choix d'éditions. La maison fonctionne par compagnonnage (au sens d'affinités littéraires) et ce sont des gens avec qui Arfuyen a des atomes crochus culturels et littéraires qui sont publiés. Arfuyen n'a donc aucun besoin de publier quelque chose qui ne refléterait pas l'esprit des éditions dans la mesure où personne ne peut en exiger une "rentabilité". Arfuyen ne publie pas beaucoup, comme les plus grands ils choisissent. Gérard Pfister a une vision simple de sa maison d'édition, elle ralentit simplement sa production quand elle n'a pas assez de moyens et dans les périodes creuses, l'éditeur n'a pas hésité à travailler beaucoup pour permettre le bon déroulement des affaires d'Arfuyen.

 

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Quels textes publier ?


Les textes que publient les éditions Arfuyen sont des grands textes mais qui bien souvent étaient réputés introuvables dans les réseaux de distribution traditionnels. Les éditions Arfuyen étaient aussi mécontentes de certaines publications autour de la poésie. En effet,  la traduction de certains poèmes était enfermée dans un cadre universitaire et avait alors tendance à étouffer la liberté du texte. Les éditions (re)traduisent donc la poésie qu'elles publient. Si pour Gérard Pfister la grande poésie du passé est spirituelle, on pensera à Dante ou Virgile par exemple, certains poètes modernes revêtent également cet habit. La maison Arfuyen met au jour cette tension tradition/création. Les deux vont ensemble, comme dans un système de continuité marqué parfois par quelques ruptures qui lui sont bénéfiques.

De plus, les éditions Arfuyen veulent rendre aux lecteurs la beauté des livres bilingues pour leur permettre de savourer la langue d'origine. La traduction est donc à envisager comme une forme de dialogue entre deux langues. Gérard Pfister s'intéresse aussi vivement à la tension entre création française et traduction. Pour lui, un rapport plein et apaisé à sa langue ne peut exister qu'à condition qu'on la confronte à d'autres langues. Pratiquer la traduction permet ainsi de se situer.


Trois champs de publication.


Less éditions Arfuyen se focalisent sur trois domaines pour la publication, trois domaines qui s'opposent "à la littérature fictionnelle".

Tout d'abord, la première collection à avoir vu le jour s'intéresse à la littérature française, ce sont les Cahiers d'Arfuyen. La collection Neige quant à elle, est consacrée à la littérature étrangère. La littérature qu'Arfuyen publie se doit d'être marquée par une originalité et une sincérité à toute épreuve, ce que Gaétan Picon a nommé à juste titre en 1975 une écriture de vie. Parmi les écrivains contemporains de lange française que publient les éditions Arfuyen nous retrouvons entre autres Didier Ayres, Silvia Baron Supervielle, Henri Meschonnic ou encore Roger Munier. Concernant le domaine étranger, Arfuyen a publié en édition bilingue des traductions de grands classiques des maitres en orient tels que Ishikawa Takuboku ou encore des maîtres du Haiku. La littérature étrangère concerne aussi des auteurs occidentaux tels que Blake ou Rilke. La collection Neige s'attache à faire découvrir des classiques du XXème siècle encore méconnus comme Margherita Guidacci, Claudio Rodriguez ou Léonardo Sinisgalli.

Depuis les années 2000's, le domaine spiritualité est devenu une marque de fabrique, nous retrouvons deux collections que sont les Carnets Spirituels et Ombres et qui tournent autour de la spiritualité et de la religion. Dans le champ de la spiritualité, les éditions font une place centrale à la mystique rhénane avec la publication du prestigieux Maitre Eckhart par exemple ou encore lÉcole française de spiritualité avec des grands noms de la littérature classique comme Pierre de Bérulle, Fénélon ou Madame Guyon. Comme nous l'avons brièvement dit précédemment, cette collection est essentielle aux éditions Arfuyen dans la mesure où Gérard Pfister réfute l'exclusion de la sphère religieuse du monde d'aujourd'hui, fait qu'il explique en partie par la promulgation de la loi de séparation de l'Église et de l'État qui a rigidifié les murs. Pour lui, cela a provoqué l'éviction du religieux du champ de la littérature, ce qu'il regrette amérement. La grande littérature spirituelle demande à être redécouverte. Ce qui touche au spirituel peut ainsi être défini comme une "expérience intérieure et intime", quelque chose qui touche au mystique, les mystiques rhénans y ont d'ailleurs une place de choix.

Enfin, l'Alsace, pays d'origine n'est pas en reste. Gérard Pfister sait ce qu'il lui doit et lui a fait la part belle aux alsatiques que l'on retrouve dans les différentes collections.

Dans le vaste et fécond domaine de l'Alsace, les Éditions Arfuyen travaillent depuis vingt ans à la redécouverte de grands auteurs du patrimoine littéraire avec des auteurs tels que Philipp Spener, Jean Hans Arp ou les frère Matthis. Elles ont également contribué à la publication de l'édition bilingue de l'uvre poétique de Nathan Katz. Parmi les auteurs contemporains, elles comptent entre autre Jean-Paul Klee et Claude Vigée ainsi que le très impressionnant Alfred Kern.

De par leur vocation européenne et leur profond ancrage alsacien, les Éditions Arfuyen sont depuis l'origine partenaires de lAssociation Capitale Européenne des Littératures (ACEL) créée à Strasbourg en 2004. Dans le cadre des Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg, elles éditent à ce titre chaque année les Lauréats du Prix Européen de Littérature, du Prix de Littérature Francophone Jean Arpet du Prix du Patrimioine Nathan Katz.


Pour plus d'informations :

http://www.arfuyen.fr/home.asp



Propos : Mélissa Reymann
Crédits photo : L'Alsace