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andré weckmann

André Weckmann, chantre du bilinguisme 08/05/2013

Poète et romancier, professeur agrégé d’allemand et formateur pédagogique, André Weckmann fut promu officier dans l’Ordre des Palmes académiques et chevalier des Arts et Lettres. Homme engagé et narrateur célèbre, il participe au mouvement culturel et littéraire de l’Alsace. Hommage à un grand homme, humaniste et militant pour la préservation du patrimoine alsacien.


Un grand humaniste rhénan

André Wekmann (1924-2012) était un romancier et poète alsacien. Chantre du bilinguisme, il écrivait dans les trois modes d’expressions linguistiques de l’Alsace : le dialecte régional, l’allemand et le français. Fils de restaurateurs, il grandit dans la Dorfwirtschaft, l’auberge que tenaient ses parents, où l’on ne parlait qu’alsacien. Il se familiarisa ainsi durant toute son enfance aux différentes prononciations de la langue régionale.

Durant la seconde guerre mondiale, André Weckmann connut l’annexion de l’Alsace sous la période nazie. Incorporé de force dans la Wehrmacht en 1943 puis déserteur après s’être fait grièvement blesser, il rejoint les FFI (forces françaises de l’intérieur) et se cache en Alsace.
Son œuvre a été l’exutoire de ce pan tragique de sa vie de jeune homme, et marqua à jamais son engagement en faveur de la liberté mais aussi de la réconciliation et de l’amitié franco-allemande.

Après la guerre, il devient professeur agrégé d’allemand et enseigne au lycée de Strasbourg Neudorf (aujourd’hui le lycée Jean Monnet).
Il débute sa carrière littéraire en 1948, en lisant ses textes à la radio. Dès la fin des années 1960, il aborde la situation des « Malgré-Nous » alors que celle-ci demeurait encore très mal connue. Il abordera également ce thème dans son premier roman en français, Les Nuits de Fastov.
Soucieux de transmettre son patrimoine culturel et langagier aux futures générations, le poète alsacien publie des ouvrages pédagogiques sur l’enseignement de l’allemand. Il avait à cœur la préservation du patrimoine alsacien et savait l’importance de l’enseignement de la langue de Goethe dans les écoles régionales.

Il fut l’un des fondateurs du parti politique régionaliste alsacien, le Front culturel alsacien. C’est dans cette mouvance qu’il signe en 1999 avec plus de quatre cents artistes et intellectuels un appel au président Jacques Chirac et au Premier ministre Lionel Jospin pour la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Ratification qui n’est toujours pas effective mais devrait l’être au cours de l’actuel quinquennat, François Hollande l’ayant inscrite dans son programme présidentiel.
André Weckmann était également un grand défenseur du bilinguisme, et un chantre de la poésie dialectale. Figure centrale de la littérature alsacienne et de l’engagement pour l’identité régionale, il est l’auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages. Il avait réussi à montrer que l’alsacien pouvait être autre chose qu’une langue de la rue, populaire, et s’élevait au rang de la création littéraire et poétique. Les sonorités alsaciennes émanaient avec force et tendresse de ses poèmes.

Distingué par de nombreux prix littéraires, André Weckmann laisse derrière lui une littérature d’une grande richesse et de spiritualité. Un grand poète mais aussi un humaniste qui n’aura cessé de questionner la langue et son impact sur notre identité. Avec lui, la poésie dialectale transcende les sphères du romantisme et du sentimentalisme pour parcourir l’amour dans un sens plus large. La notion de l’engagement est prégnante dans l’œuvre du poète alsacien. L’amour, l’écriture, la langue, nécessitent une prise de position entière et dévouée pour apparaître authentiques et sincères.                         


andré weckmann« Je parle ces trois langues au nom de la diversité et de l’histoire. Trois langues qui n’en forment qu’une qui a trois couleurs, trois saveurs »

André Weckmann était l’un des derniers à écrire dans son dialecte, avec Claude Vigée. L’homme savait manier cette langue riche de mots et d’expressions, un langage très imagé et souvent intraduisible. Le dialecte alsacien se transmet de génération en  génération et change constamment. Du nord au sud, d’un village à l’autre, l’alsacien ne se parle pas de la même façon, et se compose de nombreuses variantes.

André Weckmann a parlé toutes les langues de sa région : allemande, français et alsacien. Il appelait ce mélange la triade alsacienne.
Le dialecte aime la métaphore, l’image. C’est ainsi que le parler populaire emploie plus souvent la comparaison que l’adjectif et se réfère à des expressions imagées plutôt qu’à des formules bien ancrées dans la réalité. En fait, le dialecte est adepte de l’exagération. Il pratique l’humour et la moquerie pour parler concret et donner un sens clair et direct à ce qu’il souhaite exprimer. En outre, comme il s’agit d’une langue ancienne, le dialecte reste assez conservateur et emploie encore des mots et expressions obsolètes.

Le dialecte alsacien est également appelé Elsässerditsch. Cette langue parlée fait partie intégrante de notre patrimoine.
André Weckmann en fut l’un des célèbres promoteurs lorsqu’il écrivait des poèmes. Il évoque le dialecte régional comme une langue oubliée, perdue et remplacée peu à peu par le français.
Pourtant, c’est toute une histoire riche d’enseignements et une identité alsacienne forte que représente ce dialecte. Il incarne également une rébellion, contre l’annexion allemande et l’obligation de parler l’allemand.


L’histoire de la « triade alsacienne »


L’Alsace pratique, au cours des siècles, les trois langues : l’alsacien, l’allemand ou le français. Tout dépend de la conjoncture politique du moment.
L’alsacien est très imagé et surprend parfois par son grand nombre d’expressions fleuries ou corsées, difficiles voire impossibles à traduire. Mais c’est avant tout un langage plein de sentiments et de poésie.
Les dialectes alsaciens précèdent l’allemand standard, le « Hochdeutsch » qui ne se développera qu’à la fin du 15ème siècle. La langue alsacienne provient des parlers alémaniques et franciques apparus dans notre région depuis les 4ème et 5ème siècles. C’est à cette époque que les peuples germaniques, Alamans et Francs, arrivèrent du Nord et s’installèrent en Alsace. Le latin restait le privilège des hommes de lettres et du Clergé. Ce n’est que bien plus tard, au 16ème siècle, que le « Hochdeutsch » apparaît. Créé sous l’impulsion des chancelleries, des imprimeurs et de Luther (traducteur de la Bible), il s’impose en Alsace comme langue écrite. L’alsacien est alors réservé à l’usage oral.

Au 17ème siècle, la guerre de trente ans fait subir de grandes pertes à l’Alsace. Afin de repeupler ses villages et campagnes, la région fait appel à ses voisins et voit ainsi affluer de nombreux immigrés originaires de Suisse allemande principalement. Dès lors, un rapprochement culturel et linguistique s’opère. Plus tard, même si l’Alsace sera annexée à de nombreuses reprises et la langue française favorisée dans les milieux cultivés, la population régionale demeure fidèle à son dialecte.

Au 19ème siècle, le français domine dans la Haute Bourgeoisie et se pratique de plus en plus dans les milieux populaires. L’allemand se parle en littérature et dans la presse. L’alsacien reste la langue du peuple, celle que l’on parle à la maison et pour aborder ses sentiments.
Néanmoins la guerre franco-allemande de 1870 fait perdre l’Alsace à la France. Tout est bouleversé. La population alsacienne redevient allemande et est appelée à pratiquer l’allemand standard. C’est un coup dur pour les alsaciens qui commençaient tout juste à assimiler le français. Le ballotage entre les trois langues se poursuit pendant quelques années encore. Puis, à l’issue de la première guerre mondiale, l’Alsace redevient finalement française. La vie publique se francise petit à petit.

Mais voilà, l’histoire se répète encore une fois. La seconde guerre mondiale replace l’Alsace aux mains de l’Allemagne nazie. C’est une véritable tragédie pour la population alsacienne. Tout doit être germanisé sous le Reich et les alsaciens doivent entrer dans le service du Führer. Il est interdit de s’exprimer en français. Le dialecte prend alors une nouvelle tournure, marquant le goût pour la rébellion pacifiste et la résistance de la langue. Une façon de préserver son identité régionale, même sous le joug allemand. La victoire de la France en 1945 ramène l’Alsace sous autorité française. La spécificité linguistique de la région Alsace est alors remise en question. L’Allemagne en ruines est mise de côté et il est de moins en moins question de savoir parler allemand. Les blessures sont encore trop vives et le souvenir de la botte allemande trop puissante dans les esprits. L’allemand standard est exclu de l’école primaire et sa place devient limitée dans la presse. On commence à l’enseigner en tant que langue étrangère. En outre, il est « chic » de parler français après la seconde guerre mondiale et les nouvelles générations apprennent donc de moins en moins l’alsacien.


Une culture et un patrimoine régionaux


Il ne faudrait cependant pas oublier que la culture alsacienne est un prolongement sur un même territoire des cultures française et allemande. La culture alsacienne a cela de particulier qu’elle associe deux cultures qui se sont souvent affrontées dans le passé, de par leur histoire commune et de ce côte-à-côte forcé. Les frontières sont devenues plus poreuses au fil des années, permettant un rapprochement entre les cultures et favorisant leur osmose. Aussi, la culture alsacienne se vit dans trois expressions linguistiques et permet ainsi une ouverture à l’autre et au monde. En somme, c’est un peu la culture du « vivre ensemble » qu’elle prône au sein de son territoire.
Des associations ayant à cœur de sauver ce précieux patrimoine ont vu le jour dès la fin des années 1960. Tel est le cas du Cercle René Schickele, créé en 1968 et qui revendique un enseignement bilingue. A l’heure des cinquante ans de la signature du Traité de l’Elysée, une lente prise de conscience de la richesse et des atouts de la maîtrise de l’allemand émerge dans notre région frontalière. L’alsacien se perd au fil des générations, principalement dans les grandes villes. Cependant, l’allemand est entré dans les programmes scolaires des écoles primaires de la région et ce, dès les années 1970.
Les manifestations en dialecte permettent à la région de préserver la richesse de ce patrimoine linguistique et culturelle. Elles se déroulent dans toutes sortes de lieux, la Choucrouterie à Strasbourg ou encore les festivals multilinguistes tel que Summerlied. Le théâtre alsacien et les cours d’alsacien à l’Université de Strasbourg et dans les villages, mais aussi la création d’associations témoignent d’une volonté de sauver une langue chargée d’histoire et d’anecdotes.
Si le recul de l’alsacien a débuté durant les années 1970 c’est également dû à l’irruption de la télévision dans la vie familiale. Il n’existe pas de chaîne en dialecte, si ce ne sont quelques émissions sur France 3 Alsace et rarement à des heures de grande écoute.
Nonobstant, on peut noter que l’alsacien a tendance à mieux résister que d’autres langues régionales, plus isolées. Ce dialecte a résisté au temps malgré tout.


andre-weckmannHeimat, Patrie, D’heim


« D’heim » Chez lui. André Weckmann employait ce mot pour désigner son village natal, Steinbourg près de Saverne. Friand des promenades et grand défenseur de la nature, André Weckmann aimait flâner à l’air pur et s’inspirait du calme pour écrire ses poèmes. Inauguré en avril 2009, un sentier porte d’ailleurs son nom et invite le promeneur à emprunter les pas du célèbre écrivain et penseur alsacien. Des poèmes sur des petits panneaux de bois sont déposés ici et là, tout au long du parcours. Sur les rives de la Zorn, le promeneur se prend à rêver en alsacien. Humilité, exigence et travail étaient les trois grands principes du poète, qu’il n’a jamais cessé de mettre en pratique dans la création de son œuvre littéraire.

André Weckmann était l’un des derniers grands humanistes rhénans et sa disparition, en juillet 2012, prive l’Alsace d’un des plus célèbres défenseurs du patrimoine régional. Son dernier recueil, Zeitenwende a été publié posthume et permet de prolonger les réflexions de ce grand homme, tandis que ces vers, eux, continueront encore longtemps de résonner dans nos esprits.

Läufsch umesunscht/ eme draeum nooch/fàngsch ne net in/ läufsch àwer garn / dann / solàng wid läufsch / gets iërix e draeum : Courir après un rêve / et ne jamais l’attraper / mais courir quand même / car aussi longtemps qu’on court / il y a quelque part / un rêve.


Rédaction: Camille Feireisen

Crédits images: dessin de Camille Claus