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penser vient de l'inconscient charlotte herfray

Murmures de l’Inconscience 24/12/2012

Effacer les préjugés, sortir de la coquille vide d'un monde pensant à notre place et retrouver les fondements d'une pensée libre. L'écrivain Charlotte Herfray nous met face à nos déroutes tout en nous proposant un nouveau mode de pensée dans son nouveau livre, Penser vient de l'inconscient.

Charlotte Herfray est psychanalyste et écrivain. Elle a également été maître de conférences à l'Université Louis Pasteur de Strasbourg (UDS).
Auteure de nombreux ouvrages sur la psychanalyse, soucieuse de rendre à la parole toute sa force de vérité, elle place  l'être parlant au coeur de son analyse et de sa quête. Elle choisit de lever le voile sur les mensonges quotidiens d'un monde qui nous soumet à des modèles fonctionnalistes, en proposant une méthode qui convoque aussi bien la parole de tout un chacun, mais aussi le registre de la science, la conscience, la raison, et le désir.
Dans la grande confusion de notre époque, l'auteure nous suggère de repousser les préjugés et les lieux communs, pour ne pas cesser de se questionner sur notre société actuelle.

« La majorité des citoyens se soumettent à une puissance qui aliène au pouvoir de l'image et qui endort l'esprit critique, volant un temps précieux qui pourrait être consacré à l'enrichissement symbolique et à la conquête des idées Mais le pouvoir des médias est totalitaire : soulageant l'ennui mortel, il exige des esclaves soumis. »

Dans son nouvel ouvrage Penser vient de l'inconscient, paru en mai 2012 aux éditions Erès, l'auteure propose un itinéraire pour la pensée grâce à la méthode de l'entraînement mental. L'objectif est de s'affranchir des préjugés afin de sauvegarder une pensée libre, non aliénée aux discours dominants de l'univers politique et marchand.

Petite réflexion après lecture.

Une méthode pour « penser la pensée »

Dans l'Antiquité, Socrate parlait « d'accoucher les esprits » avec l'expérience maïeutique empreinte d'une touche dironie.
Au 17ème siècle, Descartes met le doute au centre de sa recherche pour aboutir à la vérité.
Toucher au plus près l'authenticité de l'être était alors lambitieuse tâche de nombreux philosophes et penseurs, qui tentaient de comprendre les différentes pulsions, tensions et motivations qui nous habitent.
Et environ deux siècles plus tard, au 19ème, Freud et Lacan perçoivent chez l'individu une tension permanente du désir, entre une chose et son contraire.
Au 21ème siècle, le constat saute aux yeux lorsque nous choisissons de nous y attarder un temps soit peu. Nous vivons dans un monde de pouvoirs capitaliste et marchand qui n'hésite pas à sacrifier l'être à l'efficacité et au rendement.

La méthode prônée par la psychanalyste, l'entraînement mental (abrégé par les initiales EM) fut élaborée dans les maquis du Vercors, dès les années 1940, par une population très hétérogène : aussi bien des ouvriers que des intellectuels de tous bords et autres « résistants » participèrent à ces longues discussions, prenant conscience des situations de la vie réelle. C'est à travers des groupes de parole et de réflexion qui'ls purent partager leurs visions d'un monde qui était en train de naître :    
« Ils y entendaient un souffle vital et une impérieuse invitation à transgresser l'ennui du conformisme ambiant. »

L'auteure propose la méthode de l'entraînement mental en s'appuyant sur une théorie de Freud, qui se réfère à l'inconscient. On renonce à la définition de l'être humain comme étant un être rationnel, mais tiraillé en son for intérieur entre des sentiments et des pulsions qui s'attirent et se rejettent. Un être fait de contraires et de contraintes.
Cependant, cette méthode ne se veut pas être un simple instrument ni une technique opératoire. Elle serait plutôt une « Carte du Tendre » nous confrontant à divers chemins. A l'époque du très célèbre roi Louis XIV, connu pour ses frasques légendaires, une femme l'est presque tout autant que lui dans la littérature du 17ème siècle, c'est Mademoiselle de Scudéry. Elle écrit la fameuse « Carte du Tendre », retraçant les différents écueils du cheminement de l'amour courtois de cette époque.
C'est grâce à une grille de lecture similaire que la méthode de l'entraînement mental se met en place.

Et si nous sommes tous conscients que différentes pensées nous habitent, il est temps de se rendre compte que celles-ci ne nous séparent pas forcément les uns des autres.
L'auteure perçoit ces différentes appréhensions du monde moderne sous la métaphore de lunettes à travers lesquelles chacun percevrait sa propre réalité. Chaque être possédant sa paire de lunettes, ou plutôt ses paires s'il peut ouvrir son esprit et en changer, une compréhension mutuelle entre les êtres peut être possible.
 

La force de la parole.

En linguistique, Saussure met en évidence la séparation entre signifiants et signifiés. En fait, il montre bien que la façon de dire le discours, empreint d'affect, a souvent plus d'impact sur l'esprit de celui qui écoute, que ce qui est réellement dit. Cela revient finalement à démontrer que l'énoncé (ce qui est exposé) est moins important que l'énonciation (la manière de dire).
On comprend aisément la faculté des grands orateurs à faire gober n'importe quoi à une populace folle de ses beaux discours !
Le but de cette démarche introspective et libératoire (l'EM) n'est pas seulement d'échapper à l'aliénation, mais également à une certaine répétition des modèles fonctionnalistes de notre société actuelle. En somme, « dépasser l'erreur et sortir de l'ignorance ». Et pour cela, il faut d'abord briser les malentendus qui servent trop souvent encore d'arguments à nos bruyantes querelles avec nos prétendus ennemis...Ennemis politiques, moraux, sociaux que de mots n'a-t-on pas inventés pour sortir de notre propre isolement d'être humain !
L'indéniable et forte envie de ne pas savoir peut s'avérer attirante, promesse d'une vie sans encombres, baignée dignorance et sans souci. Que l'habit de l'insouciante enfance éternelle et son attendrissante naïveté peuvent séduire !
Il s'agit de reprendre une célèbre phrase du philosophe Kant :
« Aïe le courage de te servir de ton propre entendement » (1784)


« Les moments de crise sont des temps où la pensée se cherche. »


De plus, un constat douloureux se pose aujourd'hui à nous : la communication semble avoir pris la place de la parole et l'avoir faussée, en donnant à cette dernière une valeur amoindrie. La communication, capacité et droit de faire croire et dire aux gens ce que l'on souhaite entendre deux, annihile leur propre capacité d'entendement. La communication poussée à l'extrême dans chaque sphère de notre civilisation serait, somme toute, une nouvelle matrice dans laquelle chacun de nous se meut et s'émeut, sans savoir discerner sa pensée de celle des autres, dictée.
Finalement, dans ce monde menaçant, l'importance primordiale semble être de ne pas se renier, de ne pas céder ses valeurs, afin de préserver une éthique de la conviction ainsi que de la responsabilité.
Il s'agit d'un choix personnel et intime. Celui de sortir du leurre et de l'illusion.

Certes la solitude pose ses gros sabots bien vite en travers de notre chemin, mais la route nous apparaît aussi plus florissante du point de vue de l'intellect, de l'échange et des valeurs. Un brin d'espérance non négligeable proposé par l'entraînement mental dans la prise de conscience de sa propre capacité à lier sa pensée à la réalité et à l'action.
Un postulat : ne pas se contenter de la propagande.
Des idées pour y échapper : les rencontres que nous sommes en mesure de faire, chaque jour, autour de nous et en nous.
Ne vivons-nous pas dans une société au sein de laquelle l'idéologie sans sujet prime sur l'idée même d'humanité ?


Ouvrir ses oeillères.


L'auteure met également en garde contre les idéologies, qui, sous le couvert de vérités suprêmes, peuvent s'avérer dangereuses. Les idéologies, ce ne sont que des croyances, racontées par des orateurs charismatiques, elles prennent rapidement des allures de propos savants, authentiques et véridiques. Prônant une hiérarchie entre les individus et un monde manichéen, l'idéologie attire et séduit, pour finalement aliéner la pensée naïve de ceux qui la croient et y adhèrent.

En revanche, les théories auxquelles s'attache la psychanalyste ont cela de fort qu'elles souhaitent incarner des exactitudes, se confrontant sans cesse aux paradoxes et à la discussion. Les théories suscitent dialogue et débat, éléments vitales pour maintenir l'esprit critique et la réflexion pertinente :
« L'entraînement mental peut être comparé à une boussole qui permet d'organiser la pensée errante. »

Notre société prône une illusion selon laquelle nous serions désormais en mesure de toute comprendre et de tout maîtriser :« Avons-nous le souci de promouvoir un être non soumis aux seules valeurs marchandes qui nous invitent à penser que l'important ce sont les résultats, ou travaillons-nous à l'avènement d'un sujet capable d'aimer ce qui est bon et beau et qui permet à nos esprits de humer le vent du « gai savoir » ? »

N'est-ce pas le moment opportun de s'éveiller dans un sursaut libérateur ?
De recommencer à nommer les choses pour les différencier plutôt que d'attendre qu'on nous les cite ? Sortir de sa torpeur et de son état léthargique pour réagir et s'empourprer ?
En gros, reprendre les couleurs des émotions sur nos joues pâlottes et les rides des penseurs, enfin, laisser tomber la tranquillité de l'ignorance qui rend amorphes.
« La voix de l'intellect est basse, mais elle ne s'arrête point qu'on ne l'ait entendue. Et après bien des rebuffades répétées et innombrables, on finit quand-même par l'entendre. » (Freud)

Les médias eux-mêmes sont assez forts pour lancer des signifiants vides de sens, que nous nous faisons une joie de répéter à tout va, sans en comprendre réellement la signification. Certains mots colonisent plus vite que d'autres nos esprits, et ce sont souvent ceux que nous comprenons le moins et que parfois, nous cherchons le moins à comprendre. Et si nous prenions le temps de remettre le mot à l'ordre du jour, l'on se rendrait bien ironiquement compte, que les définitions d'un mot sont foisonnantes !

Mais « Je est un autre »

Et si la rencontre avec l'autre peut s'avérer difficile, c'est bien parce que la confrontation questionne sur nos propres faiblesses et notre identité en devenir. Plutôt que de concevoir les différences entre nous, il semble néanmoins plus facile à notre esprit d'imaginer une hiérarchie entre les individus. La différence imposant une certaine solitude, un isolement les uns par rapport aux autres, il paraît parfois plus aisé à l'esprit de construire une relation hiérarchique entre les êtres, pour expliquer ces différences.
Cette « chasse au coupable » n'est finalement que le résultat d'une société au sein de laquelle les jugements de valeur et l'aliénation permanente du dominé au dominant (rapports de force auxquels il est souvent difficile d'échapper), sont les nouvelles règles normatives.

Cet essai invite une pensée critique et créative à s'extérioriser plutôt que de reproduire les discours des autres. Et si nous ne pourrons jamais répondre aux questions:
       Où allons-nous ?
       De quel type de civilisation sommes-nous en train d'accoucher? 
       Quallons-nous faire puisque nous sommes incapables de changer le monde ?
Il est peut-être encore possible de sortir du carcan imposé par une société qui ne se soucie finalement plus de l'individu. Délaissé, outil de consommation auquel on inculque des méthodes de rendement, c'est à lui de reprendre les rênes de sa pensée.

L'entraînement mental se propose ici comme un mode de pensée. Notre monde est envahi de paroles trompeuses qui contribuent à détruire notre confiance en la parole, elle-même devenue langue de bois qui fait souvent beaucoup de bruit et dont on parle trop, sans qu'elle véhicule réellement du sens. On a oublié l'importance initiale du langage, la structure même du sujet au niveau de l'esprit. Mais la méthode prônée de l'entraînement mentale et sa « Carte du Tendre » « offre une rampe pour découvrir, en notre nom, que la mise au travail de l'intelligence peut être « gaie » surtout si elle circule entre gens de bonne foi. »

Une manière positive de percevoir la construction de notre parole, libérée des préjugés et s'exprimant, enfin, par et pour elle-même. Cet ouvrage nous offre une belle occasion de nous remettre en question, tout en nous proposant une méthode qui permette de « s'entendre penser » et éviter les « prêt-à-penser » distribués en masse tout autour de nous, pour récupérer sa pensée souveraine.
Une lecture agréable qui nous offre d'éloquents témoignages pour un nouveau mode de pensée.

                                    

penser vient de l'inconscient charlotte herfray

Penser vient de l'inconscient, editions eres, 23,50 euros, Charlotte Herfray.

 

Rédaction: Camille Feireisen