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Michèle Finck pénètre "les caveaux d'insondable tristesse" 24/11/2012

La poétesse Michèle Finck nous présente son nouveau recueil. Au programme, puissance de la langue, force des images et pouvoir de l'exorcisme.

 

Balbuciendo, balbutiement, la poésie comme tentative de conquête du langage et de soi.

Titre du deuxième recueil de Michèle Finck, ce terme repris à Saint Jean de la Croix renvoie également à Valéry lorsqu'il définit « la poésie, ces choses ou cette chose que tentent obscurément dexprimer les cris, les larmes, les caresses, les baisers, les soupirs. »

Michèle Finck quant à elle, a créée son propre « Balbuciendo ». Un appel à l'écriture qui exprime la difficulté de (re)naitre au monde, un monde surplombé par cette peur panique de la perte.

Du défaut de la mémoire et du silence au bord des lèvres.

Balbuciendo... Ce recueil qui nous projette au cur de la douleur et à la limite de nous-mêmes se divise en trois mouvements: « Sur la lame de l'adieu », « Tryptiques pour le père mort » et « Scansion du noir ». Trois mouvements, heurtés par le langage et l'écorchure du temps brisé.


La poésie de Michèle Finck déroule au fil des pages la bobine de la douleur. Le poème, ce « fil de funambule tendu entre pierre tombale et perce neige » permet d'envisager le chant comme un point de tension entre deux attitudes inverses. D'un côté, la mort, le néant, le silence . De l'autre, l'ouverture à la vie, à la puissance incantatoire des mots. Aussi, « Ephéméride de Paestum » se conclut sur « Le chant du plongeur suspendu dans le vide entre vie/ Et mort nous illumine un instant: ainsi la poésie. » L'écriture est pour notre poétesse, lieu fulgurant de l'instant d'épiphanie, ce temps stoppé tenant en creux son échec et son impossible pérennité. Si le noir marque les ruptures incessantes, les fines apparitions de clarté définissent l'arrachement à la douleur pour grandir la puissance de la vie.


Les nombreuses références aux poètes qui accompagnent depuis toujours Michèle Finck permettent de comprendre que Balbuciendo est un hymne à la poésie mais aussi que ce recueil répond à une vision de la poésie propre à l'écrivaine. Messagère de la blessure comme dans « Mademoiselle Albatroce » mais aussi révélation des virtualités du langage, la poésie est sous-tendue par sa proximité avec le silence. Le balbutiement, ces « vocalises érodées » dans « Hypnose téléphonique » devient dès lors le seul moyen de communiquer pour des amants défaits. Les paroles se tarissent, s'installe alors le retour à la primitivité de l'échange compris entre le cri, l'articulation difficile et l'attrait du silence.

Mais c'est cela aussi la poésie, cracher les mots, les exhorter à sortir pour se poser sur le papier et ouvrir à un geste libérateur. L'écriture chez Michèle Finck convoque l'expressionnisme d'un monde intimiste qui a fait de la couleur des ténèbres et de la mort son point d'orgue et qui fait résonner l'amour de la poétesse pour Trakl qu'elle a traduit. Dans « A la couleur », le « nous » reste « inconsolables, pour pleurer l'implosion de la couleur ». Plongée dans la nuit, attente de la lumière. Certains textes semblent montrer plus d'apaisement que d'autres habités par le déchirement. L'évocation des nuages de la belle Italie, métaphore de notre passage sur terre insiste sur cet instant d'accalmie de la meurtrissure. Ces contractions incessantes qui permettent d'accoucher d'une poétesse accomplie se lisent aussi dans la forme même des pièces. L'alternance de poèmes en vers libres et de proses courtes évoque profondément les contradictions inhérentes à l'âme humaine.


Michèle Finck écrit l'intime, les tripes qui débordent l'être et prennent vie par et dans les mots. Aussi, « Tryptiques pour le père mort » est ce refuge cathartique à la violence de l'extérieur. Face à la conscience de la perte du père, la poétesse érige la puissance du souvenir comme étendard. Cette plaie béante qui saigne encore et saignera toujours est prise en charge par une poésie qui exhibe la disparition du père et interroge la possibilité de continuer à vivre en acceptant le deuil.

Le deuil, nouveau seuil à franchir s'ouvre par le rappel du souvenir, par le « piano de paille », motif musical et mémoriel. Des images de la relation père-fille à partir de l'enfance et jusqu'aux derniers instants, tout cela dépassé par l'après-présence. Vivre maintenant et tenter de se réapproprier le monde. L'espérance qui se meut dans cette rage de « continuer à oeuvrer » malgré tout. Le « je » est obsédé par « l'amour, enterré vivant en [elle] », par la fixation de ce lien indéfectible au père, tourmenté par cette mémoire qui menace sans cesse de s'éteindre. Le cri de douleur est avant tout un cri d'amour au Père, à sa propre chair disparue.

Ainsi, Michèle Finck nous fait don d'un recueil habité par une beauté glaçante mais aussi magique. Si son nouveau recueil exhibe la désolation il n'en demeure pas moins une exhortation à apaiser l'affliction par l'enfantement des mots. La violence de cet accouchement devient le moyen de trouver un refuge dans ce monde angoissant. Balbuciendo comme les premiers balbutiements, la possibilité de construire à partir de la blessure et accepter enfin, peut-être « la lame de l'adieu ». 


Michèle Finck, Balbuciendo, Edition Arfuyen, octobre 2012

michele.finck.free.fr/

balbuciendo

Article: Mélissa Reymann

Photo fournie par Michèle Finck