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Traduire l'Europe

L'art de la traduction littéraire 23/03/2011

Dans le cadre des 6e Rencontres européennes de littérature qui se sont déroulées à Strasbourg les 11 et 12 mars derniers, littérature, poésie et traduction étaient à l'honneur.

Tout un panel de rencontres, conférences, projections, une exposition et une lecture-concert ont animé la manifestation organisée par l'Association Capitale Européenne des Littératures (ACEL), en association avec l'Université de Strasbourg et le soutien de la Ville de Strasbourg.

Une table ronde sur « l'Europe, le livre, la traduction » a rassemblé les lauréats des Grands Prix Littéraires de Strasbourg autour d'Yves Bonnefoy, écrivain français, poète, essayiste et traducteur, invité d'honneur des Rencontres 2011. Animé par Jean Lebrun samedi 12 mars à la librairie Kléber, devant une salle pleine et attentive, le débat avait pour objectif d'évoquer les différentes expériences des auteurs qui font l'Europe, qui écrivent l'Europe.

L'art de la traduction - Table ronde sur l'Europe, le livre, la traduction - petite
Sur la photo, de droite à gauche : Tony Harrison, Laurence Breysse-Chanet, Denise Desautels, Jean Moncelon. Et Jean Lebrun qui anime le débat.


« Traduire dispose à la poésie »


Qu'est-ce que traduire un texte littéraire ? Selon la définition du dictionnaire, « traduire revient à transposer un texte d'une langue dans une autre ». Cela signifie-t-il que toute latitude est donnée au traducteur pour interpréter le texte à traduire ? ou au contraire doit-il se cantonner à transposer presque littéralement le texte d'auteur ? En fait, toute la difficulté est de trouver le juste équilibre entre respect du sens et sonorité des mots.  Cet exercice s'avère d'autant plus délicat lorsqu'il est question de poésie. La poésie ne s'écrit, ne se lit et ne se dit pas comme la prose. Toute la dimension esthétique du poème est en cause. Pour Yves Bonnefoy, « traduire dispose à la poésie », lui-même ayant goûté au plaisir de la traduction dès l'âge de 22 ans, de même qu'alors à la poésie.

Outre une très bonne maîtrise de la langue de départ et de celle d'arrivée, le traducteur est confronté aux non-dits, ce qui est sous-entendu, voire, comme le souligne Laurence Breysse-Chanet qui a obtenu le Prix Nelly Sachs 2010 pour sa traduction de Don de l'ébriété de Claudio Rodriguez, les points de suspension. La métrique espagnole, reposant sur l'hendécasyllabe, ne correspond pas à l'alexandrin très usité par les poètes français et rend par conséquent la démarche du traducteur plus compliqué. Sans compter le problème des accents toniques imperceptibles en français et si importants dans bien d'autres langues.


« On ne traduit pas seulement des langues, mais aussi des cultures »


En dehors de la matière sonore à traduire, il y a les embûches causées par les différences sémantiques et syntaxiques, des mots qui n'ont pas le même sens dans une langue et dans l'autre du fait d'une différence de culture ou encore des mots inexistants dans l'autre langue.  La dénomination canadienne « canneberge » longtemps inconnue en France est fréquemment transposée par son équivalent anglais « cranberry », ce qui a laissé perplexe la Québécoise Denise Desautels, reconnue comme une des grandes voix de la littérature de langue française et récompensée du Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2010. « On ne traduit pas seulement des langues, mais aussi des cultures », argumente-t-elle.

Et que dire d'un texte d'un autre temps à traduire en termes compréhensibles pour des contemporains ? Traduire, c'est un exercice qui ne se pratique pas seulement entre deux langues mais aussi entre deux époques, précise le lauréat du prix européen de littérature 2010, Tony Harrisson, poète, dramaturge, traducteur, cinéaste anglais. En somme, une traduction n'est jamais définitive.

S'affranchir de toutes les contraintes de la traduction n'est-ce pas un jeu d'équilibriste ? C'est assurément tout un art. Et c'est encore plus flagrant dans le domaine de la poésie, car à bien y regarder, le poète est lui-même un traducteur. L'écriture poétique est un lieu de réflexion, un lieu de reformulation du monde, des relations entre les êtres, du sens de la vie. Traduire un poème revient alors à traduire une traduction.

D'aucun pourrait considérer qu'il est impossible de traduire la poésie. N'a-t-on pas souvent entendu que « traduire, c'est trahir ». Certains auteurs, dont les textes ont été transposés dans d'autres langues ont parfois cette amère impression. Pourtant refuser d'être traduit consisterait à fermer définitivement l'accès de textes étrangers à tous ceux qui ne maîtrisent pas ou peu la langue d'origine de l'auteur. On assisterait de ce fait à un appauvrissement des connaissances et de la perception de la poésie dans toute sa pluralité.

Certes, le traducteur a une lourde responsabilité lorsqu'il se lance dans l'interprétation d'un texte littéraire. Même s'il doit être capable de suggérer des sentiments au-delà des mots ou des idées qu'il transpose, il a parfois bien du mérite à traduire ce qui est obscur, les mots et idées pas toujours clairement définis dans le texte d'origine. Et là, plaide Michel Deneken, premier vice-président de l'Université de Strasbourg, le traducteur n'est pas à incriminer.

Reprenons, pour clôturer le débat, l'intervention d'une lectrice bilingue français-anglais qui témoignait à l'issue de la table ronde de l'émotion ressentie en lisant un poème de Tony Harrison et la traduction qu'en avait faite Cécile Marshall : les vers en anglais avaient éveillé chez elle une émotion intense et le texte en français lui avait fait jaillir des larmes.